Par Mariame

sophie-guillemin
© Hijab and the city

Rencontre dans un petit coin sympathique de Paris. Il fait très beau et Sophie Guillemin nous accueille avec un très grand sourire. Chacune de nous se présente, on discute un peu, on rit beaucoup. On commence par aborder sa carrière d’actrice, la manière dont elle est arrivée dans le milieu du cinéma. C’est « par hasard » qu’elle s’est retrouvée au casting de L’Ennui alors qu’elle était lycéenne. Un coup de chance pour un rôle dans un film qui a fait parler de lui et qui lui a permis de connaître d’autres opportunités. D’un coup se sont enchaînées les propositions, notamment pour un film en 2000, Harry, un ami qui vous veut du bien qui lui vaudra alors une seconde nomination aux Césars.

En 1999, elle décide de se convertir à l’Islam.

« En réalité, ça a commencé bien avant, la pratique est venue lentement. Au début, j’ai commencé par changer des trucs personnels, arrêter de boire par exemple. Au niveau professionnel, j’ai arrêté les scènes de nu et tout ce qui pouvait entrer en contradiction avec mes principes. Mais j’ai continué à jouer, et j’ai eu envie de porter le voile. Cela semblait pour moi une nécessité, puis je l’ai portée en 2002. Et j’ai arrêté le cinéma jusqu’en 2007-2008. Dans ce milieu, on disait que j’étais partie dans des camps en Arabie Saoudite.»

Lorsque l’on demande à Sophie comment s’est déroulée sa rencontre avec l’Islam, comment d’une adhésion à une croyance, elle est passée à une pratique active, elle nous explique que depuis toute petite, elle croyait en un créateur.

« Mes parents sont athées, je n’ai jamais eu d’éducation religieuse. Petite je suis allée avec une copine à ses cours de catéchisme pour voir ce qu’était la religion, mais ça ne m’a pas parlé, notamment cette ambivalence entre Dieu et Jésus fils de Dieu. Rien ne me semblait logique, du coup je me suis éloignée de ses croyances, et je n’avais pas d’autres croyances auxquelles m’accrocher. En 1997, j’ai rencontré le père de ma fille qui lui est musulman. On a parlé religion, existence de Dieu. Du coup, je suis partie à la Fnac acheter des livres, un Coran. J’ai vu qu’il y avait dans l’Islam un rapport direct à Dieu, pas de clergé. Je me suis donc convertie, avant même de porter le voile, alors que j’étais encore actrice.» 

La religion n’est pas un carcan pour Sophie.

«Elle ne m’a pas changée, je n’ai pas changé ma personnalité. Les gens font beaucoup d’amalgames avec les limites morales que l’on s’impose et du coup, on croit que dès qu’on s’impose des limites, ben on est opprimé. Et on arrive pas à comprendre que vouloir évoluer dans un cadre, avec des valeurs, une structure, ça peut être épanouissant. Non, forcément c’est opprimant. Aujourd’hui, on est dans un hédonisme total, si on n’est pas dans l’excès, on est considéré comme opprimé. » 

Les réactions à sa conversion sont différentes.

«Quand les gens savent que je suis musulmane, ils sont ok. Mais dès que je leur dit que je suis pratiquante, ils trouvent ça suspect.  A la rigueur être musulmane ça ne les dérange pas trop, mais pratiquante, ça fait de moi quelqu’un de dangereux ou d’opprimé.»

Lorsqu’on lui demande de nous raconter son premier jour avec son foulard, la réaction de son entourage proche et professionnel, elle nous explique que ses amis s’en fichaient.

«Sophie c’est Sophie, ils n’étaient pas étonnés car mes amis ont suivi ma progression. Ils ne se sont pas arrêtés sur l’apparence. Mes parents eux étaient inquiets lorsque j’ai porté le foulard. Ils avaient peur que la société me mette en retrait, me marginalise, ce qui est le cas (rires). Mes parents ne m’ont jamais reniés, ils ont juste eu peur pour leur enfant. »

Et son entourage artistique ?

«C’est clair, en général c’est pas vu d’un bon œil. Le premier jour où je l’ai portée, j’étais sur un projet de film. Une fois, on avait rendez-vous avec les réalisateur pour des essais maquillage et costumes. Je portais donc le voile dans la rue, j’arrivais avec, et une fois là-bas, je le retirais, parce que j’étais au travail. Je l’enlevais par rapport à lui, à son film. Je ne voulais pas lui imposer dans son boulot à lui. Donc j’arrivais (rires), et du coup il a eu peur que je m’éloigne de son film, qu’il y ait une espèce de fuite, et qu’à mon avis je lâche. Du coup je ne l’ai pas fait, il était carrément sur la défensive  à cause de ça et à un moment donné, y a eu un truc qui ne m’a pas plu. En même temps, c’était une période transitoire pour moi. J’avais dit oui pour un film mais en même temps, j’étais en train de passer à autre chose… c’était difficilement conciliable. Et je me suis dit, on passe à autre chose. »   

Quand on l’interroge sur ce qui a changé après sa conversion dans sa manière de vivre, Sophie nous explique qu’en 2002, quand elle a décidé de ne plus jouer, c’était un tout.

« Je voulais porter le voile, mais je voulais aussi un enfant, l’élever, et ne pas le laisser à deux mois et partir en tournage. Puis j’ai saturé de Paris, et c’est clair que je voulais partir. Beaucoup de choses mélangées qui ont fait que j’ai changé de mode de vie. »

Et aujourd’hui ?

« (Rires) j’ai fini par l’enlever… malheureusement. C’est clair que je ne suis pas du tout dans la revendication ou quoi que ce soit. Mais à un moment donné, c’était dur pour moi physiquement de le porter. » 

Le regard des autres ?

« Non pas du tout, tout le contraire. Plus les regards, surtout après le 11 septembre sont agressifs, plus j’ai un petit côté à aller dans la provoc’. Non vraiment c’était physique. Je ne supportais plus de ne plus sentir le soleil, le vent, de me sentir enfermé. Et tout ça, c’est devenu une contrainte. Et y a un verset dans le Coran qui dit qu’il n’y a pas de contraintes en Islam, et je me suis appuyée sur ça même si c’est clair que je ne revendique pas du tout que ce n’est pas une obligation c’est pas ça. C’est que du coup, je sentais ma foi s’égratigner, je faisais moins ma prière, j’avais cette partie là que j’avais du mal à gérer. J’avais peur que ça influe sur la foi première. Je voulais me remettre à fond sur la foi… (rires). Mais je vais le remettre (rires). Y a des périodes dans la vie, je me dis que celle-ci a été une période de faiblesse. Personne n’est parfait.

Quand on lui parle des autres musulmans, de ses rapports avec la « communauté » musulmane, elle nous explique qu’elle n’a pas eu la démarche d’en côtoyer plus.

« A part la famille de mon mari, je n’ai pas beaucoup de musulmans dans mon entourage. Mais maintenant j’en connais un peu plus, parce que j’ai recommencé à jouer, je repasse par la petite porte, et j’ai rencontré de jeunes acteurs, musulmans, alors que quand je débarquais dans le milieu je ne connaissais personne. Mais je n’ai jamais eu de démarche volontaire, ça a été au gré du hasard. Mes meilleurs amies ne sont pas musulmanes… je pense que c’est une question de mentalité. Elles ne sont pas musulmanes mais on a le même état d’esprit. Elles sont chrétiennes, mais on s’entendrait moins si elles étaient délurées (rires), si elles allaient en  boite tout le temps, etc. Là forcément ce serait dur à concilier. Mais elles ne sont pas comme ça donc pas de soucis !» 

Le retour de Sophie ? L’espoir du cinéma français revient sur la scène après s’être dévoilée.

« Les gens du milieu sont contents que je revienne. Mais (rires) le problème auquel je suis confrontée c’est qu’au cinéma, les rôles contiennent au mieux des baisers, au pire des scènes d’amour. Comme je fais ni l’un ni l’autre (rires)… même mon agent ne comprend pas. Enfin elle le comprend, mais c’est difficile à accepter. »   

Foi et cinéma. Possible à concilier ? Incompatibilité ? Films sur la religion ?

« (Rires) les films sur la  religion… y aurait pas beaucoup de travail là. Pour moi, tant que je ne joue pas dans un registre de séduction, d’exposition des corps… marcher dans une rue, ça n’a rien de dramatique. Etre en représentation… c’est peut être la question de l’image, de la représentation ? Je pense qu’on peut écrire une histoire qui ne traite pas que de religion et que l’on peut représenter. Je ne vois pas en quoi c’est incompatible. »

Le mot de la fin ?

Que dirait l’actrice Sophie Guillemin aux lectrices et contributrices de Hijab and the city qui se reconnaissent peut être dans le fait que des portes te soient fermées non pas à cause de ce que tu es mais à cause de ce que la société pense que tu es, à cause de tes croyances. Des femmes qui elles aussi sont marginalisées socialement, professionnellement, etc.

« Je peux comprendre que dans le cinéma, les histoires d’amours il en faut. Je comprends que ça ne puisse pas passer, j’essaye de m’y adapter, je leur demande pas de s’adapter a moi. A la rigueur si ça ne concernait que ce champ…, mais là non, toute la société est concernée par le fait qu’on  marginalise. Un métier quand tu es voilée, tu peux pas le faire.»

Merci beaucoup Sophie ! 

De rien du tout (rires).

Par Mariame

Lénine disait de l’université qu’elle était  » un petit miroir dans lequel se reflètent toutes les contradictions de la société. » Si l’on s’arrête quelques minutes sur l’actualité, et notamment celle des universités françaises, on s’aperçoit  que cette phrase qui doit avoir un siècle est criante de vérité.

A celles et ceux qui pensent que ce qui se passe aujourd’hui dans nos facs ne nous concerne pas, j’affirme que si, cela nous concerne ! De plus en plus de jeunes gens issus de l’immigration et/ou des milieux populaires fréquentent les universités françaises. Parmi eux les musulmanes que nous sommes, voilées ou non. Bien sûr, il faudrait relativiser cette démocratisation scolaire en montrant, avec des chiffres et des enquêtes sociologiques, que très souvent cette population a accès à des filières bien précises (les moins prestigieuses), que l’échec à l’issue de la première année est assez conséquent et qu’à la fin de la licence, les quelques rescapés ont très peu de chance d’accéder au Master. Mais malgré cela, il faut absolument se renseigner sur ce qui se joue aujourd’hui avec la loi dite d’autonomie des universités (LRU), qui depuis 2007 agite les campus de notre douce France (ah!).

Très brièvement, il s’agit purement et simplement d’une privatisation de l’enseignement supérieur et de ses financements déguisée en autonomie et progrès considérables en faveur de facs médiocres qui n’offrent pas de perspectives professionnelles aux jeunes à la fin de leur cursus universitaire, et qui se trouvent loin derrière les grandes écoles françaises (elles-mêmes loiiiin derrière les grandes universités de la planète, notamment américaines). L’application de la LRU se traduirait d’un côté par la création de pôles d’excellence pour ceux qui ont les moyens de payer des frais de scolarité exorbitants, et  de l’autre la création d’universités poubelles. Bien entendu, nous savons que ces dernières existent déjà, des satellites dont les diplômes ne valent pas grand chose. Mais la LRU vient accentuer encore plus ces inégalités. Tout le monde connait les systèmes d’enseignements anglo-saxons. Le brillant John, très bon basketteur issu de Brooklyn, ne peut aller à l’université que si on lui attribue une bourse ou si… ses parents s’endettent (ou les deux!). Alors imaginez le destin de Ali, très bon élève du 93, dans quelques années après l’obtention de son bac… Autant aller aux States : au moins là-bas, on vit bien son islamité et on mange du cheesecake à gogo !

Depuis plusieurs semaines, ce sont les enseignants chercheurs avec certains étudiants qui se mobilisent. Ils contestent pour la plupart uniquement le décret qui les concerne, et non la réforme Pécresse dans sa globalité. Ce mouvement se révèle être plus corporatiste qu’autre chose, même si certains professeurs font entendre une voix différente, qui elle dénonce la LRU dans son ensemble et par la même, le sort réservé aux étudiants les plus défavorisés.

Vous l’aurez compris, l’université française connait des transformations des plus libérales qui traversent en réalité l’ensemble de la société et de ses différentes sphères. On parle de crise à tout va sans vraiment saisir ce qui se joue. Nous ne devons pas être passifs. Le musulman et la musulmane doivent avoir un avis réfléchi sur tout, et particulièrement dans cette société où sa politisation est une question de survie !

Elle a bon dos…

17 mars 2009

Hijab and the city a le plaisir de lancer « l’illustration de la semaine », qui reprendra chaque semaine en dessin une actualité qui nous concerne. A commenter sans modération !

Par Shahîn

illustration

© Hijab and the city